Michel Foucault et les askêsis

Quand Foucault a-t-il utilisé pour la première fois le mot askēsis ?

La plus ancienne occurrence explicite que l’on puisse identifier avec certitude dans les cours publiés de Foucault se trouve dans la leçon du 14 janvier 1981, donnée au Collège de France dans le cadre du cours Subjectivité et vérité de 1980-1981.

Foucault distingue alors trois composantes des « arts de vivre » antiques :

  • mathēsis : l’apprentissage ou l’enseignement, c’est-à-dire le rapport au maître ;
  • meletē : la méditation, c’est-à-dire le rapport à la vérité ;
  • askēsis : l’exercice ou l’épreuve, c’est-à-dire le rapport pratique de soi à soi.

Il définit l’askēsis comme une succession d’exercices, de tests et d’épreuves permettant de déterminer si l’on s’est réellement transformé soi-même.

Dans une formulation condensée :

Askēsis : exercice, travail de soi sur soi, rapport de soi à soi.

Je retiendrais donc la date du 14 janvier 1981 comme la réponse la plus prudente. Il ne s’agit pas nécessairement de la toute première utilisation du terme dans l’ensemble de ses notes inédites ou de ses conversations, mais de la plus ancienne occurrence claire et précisément datable dans les cours actuellement publiés.

Le concept prend ensuite une place beaucoup plus importante dans le cours de 1981-1982, L’Herméneutique du sujet, ainsi que dans des textes comme « Les techniques de soi » et « L’écriture de soi ».

Que signifie askēsis chez Foucault ?

Le mot grec ἄσκησις — askēsis signifie originellement exercice, pratique ou entraînement. Il est à l’origine du mot moderne « ascétisme », mais Foucault insiste sur le fait que le sens antique ne doit pas être automatiquement confondu avec la mortification religieuse.

Dans les traditions philosophiques grecques et romaines étudiées par Foucault, l’askēsis n’est pas principalement un renoncement à soi. Elle désigne le travail pratique par lequel une personne :

  1. acquiert des principes ou des discours vrais ;
  2. les mémorise et se les assimile ;
  3. les met à l’épreuve au moyen d’exercices ;
  4. les transforme en principes stables de conduite.

Dans le vocabulaire de Foucault, l’askēsis permet à la vérité de devenir un ethos : ce que l’on sait devient une manière de vivre.

Dans la distinction schématique proposée par Foucault, l’ascétisme chrétien tend vers l’obéissance, le détachement et le renoncement à soi, tandis que l’askēsis philosophique antique vise plutôt la maîtrise de soi, la préparation et la possession de soi, afin de permettre à l’individu d’affronter le monde d’une manière rationnelle et éthique.

Exemples d’askēsis chez Foucault

1. L’examen du soir de ses propres actions

Foucault analyse la pratique de Sénèque consistant à passer sa journée en revue :

  • Qu’ai-je fait ?
  • Qu’aurais-je dû faire ?
  • En quoi ma conduite s’est-elle écartée de la règle que j’avais acceptée ?

Il ne s’agit pas principalement de découvrir un désir caché ni d’avouer une faute. C’est un exercice de remémoration : on réactive les règles de conduite et on compare ses actions avec elles.

2. La meletē : répéter mentalement les événements difficiles

On imagine une adversité possible — la perte, l’exil, la maladie, la pauvreté ou la mort — et l’on se demande :

Comment réagirais-je si cela m’arrivait maintenant ?

La premeditatio malorum stoïcienne n’est donc pas simplement une inquiétude pessimiste. C’est une répétition destinée à vérifier si les principes philosophiques sont devenus réellement disponibles et utilisables au moment où l’on en a besoin.

3. Les gymnasia : se mettre à l’épreuve dans des conditions réelles

Contrairement à la répétition imaginaire, les gymnasia consistent en des épreuves réelles ou artificiellement provoquées.

Parmi les exemples mentionnés par Foucault :

  • l’abstinence sexuelle temporaire ;
  • les épreuves physiques ;
  • les exercices éprouvants ;
  • le fait de placer devant soi une nourriture attirante et de refuser de la manger ;
  • le fait de vivre temporairement avec une nourriture et des vêtements rudimentaires ;
  • le fait de vérifier si l’on peut supporter la pauvreté sans la considérer comme un mal.

Le but n’est pas nécessairement la punition ou la purification. Il s’agit de vérifier son indépendance à l’égard des circonstances extérieures.

4. Surveiller ses représentations

En s’appuyant sur Épictète, Foucault décrit le sujet comme un gardien vigilant ou comme un changeur de monnaie qui examine chacune de ses représentations :

  • Que s’est-il exactement passé ?
  • Mon jugement sur cet événement est-il juste ?
  • Cet événement dépend-il de moi ?
  • Quel principe doit guider ma réponse ?

Il s’agit d’une askēsis permanente de la perception et du jugement : on s’entraîne à ne pas réagir automatiquement à chaque impression.

5. Les hypomnēmata : tenir des carnets de notes

Les carnets antiques pouvaient contenir :

  • des citations ;
  • des exemples de conduites admirables ;
  • des raisonnements ;
  • des règles pratiques ;
  • des observations tirées de lectures ou de conversations.

Il ne s’agissait pas de journaux intimes destinés à révéler une identité secrète. Leur contenu était relu, médité et utilisé dans l’action.

L’écriture contribuait ainsi à transformer un discours extérieur en un élément de l’équipement éthique du sujet.

6. Écrire des lettres

La correspondance constitue elle aussi un exercice. En conseillant, en consolant ou en avertissant un ami, celui qui écrit répète également pour lui-même les principes qu’il transmet.

Ainsi, lorsque Sénèque écrit à Lucilius ou à un autre correspondant pour l’aider à affronter le deuil, la lettre exerce simultanément :

  • le destinataire ;
  • l’auteur ;
  • éventuellement les lecteurs futurs.

La relation est réciproque : on se transforme soi-même en aidant un autre à se transformer.

7. Écouter, mémoriser et rendre la vérité disponible

Pour les stoïciens, selon Foucault, la vérité est d’abord reçue à travers les logoi : les enseignements, les arguments et les maximes transmis par les maîtres et les textes.

L’askēsis consiste à mémoriser et à répéter ces enseignements jusqu’à ce qu’ils soient immédiatement disponibles dans l’action.

L’objectif n’est pas seulement de posséder un savoir, mais de pouvoir s’en servir lorsqu’un événement survient.

8. Maîtriser l’usage des plaisirs

Dans L’Usage des plaisirs, Foucault applique cette notion à l’éthique sexuelle antique.

La conduite éthique ne se réduit pas à l’obéissance à des interdictions. Elle suppose la constitution d’un rapport à soi grâce auquel l’individu ne se laisse pas passivement emporter par ses désirs et ses plaisirs.

L’ascèse est ici la formation pratique de soi comme sujet éthique, capable de modération, de liberté à l’égard de la servitude intérieure et de maîtrise de sa conduite.

La distinction essentielle

Pour Foucault, l’askēsis ne consiste pas principalement à se demander :

« À quoi dois-je renoncer ? »

Elle correspond plutôt à la question suivante :

« Quels exercices dois-je pratiquer pour que ce que je reconnais comme vrai transforme réellement ma manière de vivre ? »

Son mouvement fondamental peut donc être représenté ainsi :

enseignement → méditation → exercice → mise à l’épreuve → transformation de la conduite

Ou, dans le vocabulaire utilisé par Foucault :

mathēsis → meletē → askēsis → paraskeuē → ethos

Le terme paraskeuē désigne ici l’« équipement » pratique ou la préparation permettant au sujet d’affronter les événements sans être submergé par eux.

Avec l’aimable assistance de ChatGPT

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